Top management

Publié le par Gestion Efficiente, Faciliteur de Gestion

"N +1, survivre en entreprise en 10 leçons", un roman désopilant sur la vie quotidienne d'un petit chef "tête à claques".

 

Il est suffisant, suintant d'autosatisfaction et il collectionne les clichés. L'histoire commence le jour de sa nomination, celle où il prend possession de son nouveau bureau, avec vue de la grande baie vitrée sur ceux qu'il appelle dorénavant "ses hommes", ses subordonnés. Lui, devenu le n + 1. Une première journée décisive, où il a tout minutieusement étudié pour prendre ses marques, donner le sentiment que sa promotion avait un caractère d'évidence, qu'elle avait consacré l'inévitable. « Tout est dans les détails », se remémore-t-il, sans plus très bien se souvenir s'il s'agit d'une citation de René Char, de Michel Serres, ou s'il l'a lu dans l'Essentiel du management.

 

Il arbore donc un sourire distant, bienveillant et condescendant pour les subordonnés, préfère l'accolade enthousiaste pour ceux qui comptent et qui peuvent servir. Il traverse le couloir d'un pas rythmé. « Un pas lent a tôt fait de vous ranger parmi les dilettantes. Un pas trop rapide pourrait laisser croire que vous êtes débordé. »

 

Sa serviette aussi est parfaite. Elle n'est surtout pas vide : c'est le signe de l'inconséquent, du petit fonctionnaire qui a hâte de rentrer chez lui. Pas trop pleine non plus, signe du laborieux qui fait des heures supplémentaires faute de savoir gérer convenablement son temps. Il entre, enfin, dans "son" bureau, maintenant qu'il a un bureau, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.

 

Quitter les réunions avant la fin pour montrer qu'on est occupé


Pour ses réunions, il s'est fixé des règles d'or. Ne jamais descendre au-dessous d'une certaine taille de salle de réunion. Un joueur de Ligue 1 ne perd pas son temps en division d'honneur. Ne pas oublier de serrer les mains, taper sur les épaules, pour montrer par des gestes concrets qu'il est resté proche de ses collaborateurs. Sans compter le petit plus : arriver cinq minutes en retard, cravate au vent, dossier dans une main, iPhone dans l'autre. Et partir cinq minutes avant la fin, pour bien montrer qu'il n'a pas que ça à faire.

 

Dorénavant, cela va de soi, il participe au stage "top management". Pour qui « les heureux élus avaient été prévenus discrètement. Il ne fallait pas que cela fasse trop d'histoires avec ceux qui avaient été laissés sur le banc de touche ». Le "top management", ceux qui « formaient une sorte de société secrète, une confrérie, une élite. La future aristocratie de la boîte ». À qui l'animateur expliquait qu'il fallait créer « une dynamique managériale valorisant le rôle des managers qui, en prenant du recul vis-à-vis de la notion de manager elle-même, sauraient mieux manager qu'avant ».

 

Et puis il avait eu sa prime annuelle : 35 000 ! Il ne pensait pas qu'il arriverait à leur en arracher autant. Ses 15 000 de l'année précédente, une aumône. Il était heureux. Tellement heureux qu'il « avait siffloté des airs de Polnareff toute la matinée. Il avait une bonne équipe, un bon job, une femme épatante, une maison nickel, un home cinéma, une machine Nespresso avec un porte-dosettes dessiné par Philippe Starck, un iPhone 4, un iPad 2, il irait prendre un peu de soleil aux Seychelles pour l'hiver (il en avait tellement besoin !) ».

 

Seule ombre au tableau, son déjeuner avec son copain Fred qui s'était plaint de n'avoir eu, cette année, "que" 50 000 de prime. « Il avait pris ça comme un coup de poing dans l'estomac. Le clos-vougeot lui avait soudain paru acide. Elle est pas bouchonnée, cette bouteille ? Ça s'était arrangé quand Fred lui avait confié qu'il y aurait sans doute une charrette cette année dans sa boîte et qu'il craignait d'être pris dans la rafle. Ce vin, après tout, n'était pas si mauvais. Fred, c'était une comète, il allait trop vite. » L'important, avait-il expliqué le soir à sa femme, « c'est de durer. Il vaut mieux être Drucker que Dechavanne ».

 

Et puis il avait appris que sa boîte allait fusionner avec sa principale concurrente. Des Américains. Il allait avoir peur. La seule chose qui le rassurera, c'est que le DG lui confiera : « Toi, tu restes avec moi : tu es dans la short-list. » Mais les choses vont tout de même se compliquer.   

 

Source : Josée Pochat


N + 1, survivre en entreprise en 10 leçons, de Théodore Musard et Achille Wolfoni, Mango Brothers, 148 pages, 12,90 €.

 

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